Le refus et l’épure : en lisant les poèmes de Ludovic Villard

« La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit,
N’a souci d’elle-même, ne désire être vue. »
Angélus Silésius.

 

De Lucio Bukowski, on a souvent pu lire qu’il était « un poète ». On ne compte d’ailleurs plus les rappeurs qui comme lui se sont vus décerner, au même titre que Baudelaire, Keats ou Vincent Delerm, le glorieux épithète, devenu un peu flottant à force de servir d’auréole à quiconque et à n’importe qui. Avec Lucio, pourtant, on doit bien reconnaître qu’il se passe quelque chose en écoutant ses textes. Quelque chose, ou plutôt : autre chose. C’est la définition que donnait Eugène Guillevic : « La poésie, c’est autre chose. » Une parole qui surgit hors des sentiers battus, des discours rebattus, de tous les lieux communs qui sont des lieux d’aisance. En une dizaine d’albums et une vingtaine d’EPs, le MC lyonnais a su faire l’invention d’un rap à contre-pied des grands poncifs du genre, avec l’indépendance comme exigence cardinale, manœuvrant son esquif au large des vieilles côtes du hip-hop hexagonal. Un rap sombre, spleenétique, truffé de références littéraires, ruisselant de perles noires et de trouvailles étincelantes, où l’égotrip des premiers textes cède peu à peu la place à un autoportrait lucide et angoissé, celui d’un scribe en prise avec l’indéchiffrable de ses propres ratures et un monde illisible dont il gratte malgré tout les désordres les plus opaques, cherchant du bout de sa plume à en saisir d’urgence l’incroyable beauté. Derrière Lucio Bukowski et ses punchlines, c’est souvent Ludo – Ludovic Villard – dont on entend la voix clairvoyante et inquiète. Et c’est le cœur mis à nu qu’il publiait en 2017, aux éditions des Gens du Blâme, son recueil de poèmes, Je demeure paisible au travers de leurs gorges, qui vient tout juste de faire l’objet d’une réimpression.

Tout ce qui est créé à chaque seconde

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« Paisible », annonce le titre. Comme une provocation. Ou plutôt un défi lancé à l’air du temps. « Au travers de vos gorges ». La précision s’impose. Car la paix du poète dans une époque débile qui voudrait l’avaler est avant tout morale, conscience sereine d’un homme qui ne se laisse pas gagner par la compromission. C’est une paix qui procède d’un violent refus :

« Nourriture médiocre.
Dirigeants médiocres.
Musique médiocre.
Boulots médiocres.
Littérature médiocre.
Intelligences médiocres.
Amours médiocres.
Que nous soyons le fruit de notre environnement ou l’inverse n’a plus beaucoup d’importance. »

Le refus. Une certaine forme de résistance, sans idéologie. Au cœur même du marasme, se tenir hors de lui par une position ferme, tout en gardant « l’oreille collée au pouls du monde », tel est, pour Ludovic Villard, à la fois l’origine et l’enjeu du poème :

« Être présence au monde
Décupler les ors en chaque projection
Sans jamais privilégier l’obscurité
Chacun comme il le peut »

Dire la lumière, en somme. Savoir la « débusquer » jusqu’en ses retranchements, ses manifestations parfois les plus infimes, les plus inattendues. Le gibier est fugace. Il faut être rapide, avoir le pas léger. La parole se fait brève. Des fragments, des quatrains, une poignée de haïkus, des notes, des aphorismes, et la quête recommence dans cette « sempiternelle victoire de la source sur la phalange » qui, loin de décourager la démarche du poète, la fonde, la justifie : « Je cultive des effleurements », lâche Ludovic Villard, définissant son art en un seul de trait de crayon.

Pas de lyrisme échevelé, donc, pas d’effusions non plus, mais une langue épurée, qui ne saurait oublier tout ce qu’elle doit au silence, son intime combustible. Qu’il nous parle de la femme, de la perte de l’enfance, de la noblesse d’un visage croisé au fond d’un bar, du temps qui érode tout, de la mort qui nous guette, l’auteur a l’élégance de son humilité et nous donne à sentir, entre chacun de ses vers, cette stabilité blanche, souveraine et impassible, cette toile inaltérable où le monde se projette. Il y a une charge spirituelle dans cette poésie-là. Elle fait écho aux intuitions des grands poètes soufis, des grands maîtres du zen, de la mystique rhénane :

« La fleur ouverte n’attend rien de notre vaniteuse
Main sans rendu
Et ni le poème ni la mort ni les factures impayées
Ne l’inquiètent »

écrit Ludovic Villard, rejoignant par exemple un célèbre poème d’Angélus Silésius. Dans « l’immuable émiettement », la miette dit l’immuable. Et le poète, en sa recherche, en tire finalement quelque consolation :

« La pierre est plus à sa place
Ici
Que nous ne le serons jamais
Nulle part

Et cette abrupte révélation
M’apporte un doux réconfort. »

 

 

©Julien Hertz / Revue Schnaps!
Site de l’éditeur : www.lesgensdublame.com

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